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S11 — L'entreprise contributive : gouverner les biens communs à l'échelle locale

il y a 2 minutes
10 min de lecture

Auteur : Charles Judes, Octobre 2026


Groupe en cercle discutant dans une ferme écologique, près d’un étang, avec panneaux solaires, moutons et grange en bois.

Sur une côte bretonne, quarante-deux personnes travaillent dans une coopérative de transformation de fruits. Elle achète, sèche, conditionne et vend. Elle emploie douze salariés, six coopérateurs y apportent leurs heures, deux associations de producteurs sont ses fournisseurs et partenaires réguliers. Elle possède ses machines, son bâtiment, son matériel. Elle ne possède pas, en revanche, ce qui la fait vivre : la nappe phréatique qui abreuve le verger, les parcelles en friche qu'elle replante chaque hiver, le savoir-faire de séchage transmis par trois familles depuis quarante ans.


Un matin de septembre, la commune autorise l'implantation d'une unité agro-industrielle et d'un vaste entrepôt logistique sur une zone que la coopérative espérait cultiver. Les pompages s'intensifient, la nappe décroche. Les rendements chutent d'un tiers. La coopérative n'a rien fait de fautif : mais elle n'a jamais écrit une seule phrase sur ce qu'elle avait le droit de prélever sur l'eau du territoire, ni formalisé d'accord avec ceux qui en dépendent. L'industriel voisin, lui, a parfaitement verrouillé ses autorisations administratives de prélèvement.


Fin de partie.



Dans l'entreprise, on ne pleure pas : on compte. Le premier réflexe d'un dirigeant, face à une ressource qui se dégrade, est de vouloir sécuriser son approvisionnement. Mais quel professionnel, dans une PME ou une coopérative, prend le temps d'écrire une règle d'usage partagée avec son bassin de vie ? Celui qui a compris, souvent trop tard, que l'entreprise n'est pas un simple exploitant de ressources.


Elle est, qu'elle le veuille ou non, co-gestionnaire d'une ressource commune.



1. Ni l'État ni le marché : ce qu'Ostrom a réellement démontré


Femme âgée au pupitre, Ostrom, parlant avec la main levée, devant des micros; veste rouge à motifs, ambiance solennelle.

En 1990, la politologue et économiste Elinor Ostrom publie Governing the Commons, ouvrage décisif qui lui vaudra le Prix Nobel d'économie en 2009. Sa thèse est simple à énoncer, et redoutable à prouver. Ni l'étatisation centralisée, ni la privatisation marchande n'assurent à elles seules la gestion durable d'une ressource commune (Common-Pool Resource) : un pâturage, une pêcherie, une forêt, une nappe phréatique, une semence paysanne, un savoir-faire local.


Ces deux logiques échouent souvent pour des raisons symétriques — l'administration centrale ignore les subtilités du contexte local, tandis que le marché pur ignore le temps long de la régénération écologique.


Couverture du livre Governing the Commons d’Elinor Ostrom, fond bleu et blanc, avec médaille 2009 Nobel Prize Winner.

Ce qui fonctionne, démontre Ostrom, c'est une communauté d'usagers qui élabore collectivement ses propres règles d'usage, surveille leur application et les adapte dans le temps. Ce n'est ni un vœu pieux ni une posture idéologique : c'est un résultat empirique rigoureux, établi sur des centaines de systèmes d'irrigation (comme les huertas espagnoles), de forêts communales suisses et de pêcheries côtières à travers le monde.


Champ en terrasses avec jeunes cactus, huerta espagnole, sous ciel bleu nuageux; tente blanche au fond, signature Papilles & Pupilles.

Transposé à l'entreprise, cela bouleverse nos évidences de gestion. Une entreprise qui puise dans un commun sans règles institutionnalisées dégrade son propre capital vivant : elle prélève sur le capital naturel sans compter l'amortissement écologique, elle consomme du capital social et culturel sans le restituer, et elle érode le capital spirituel — le sens et le sentiment d'appartenance au lieu — qui la nourrit.


La règle d'usage n'est donc pas une contrainte bureaucratique supplémentaire : c'est la véritable comptabilité du territoire.




2. Les huit principes de gouvernance des communs


Ostrom ne se contente pas d'un constat général : elle isole huit conditions de conception (design principles), tirées de l'observation comparée des systèmes qui résistent dans la durée sur plusieurs siècles.


Ces huit principes ont ensuite été repris et opérationnalisés pour les organisations humaines par David Sloan Wilson, Paul Atkins et Steven Hayes dans le cadre ProSocial (2019).


Diagramme ProSocial World d’auto-diagnostic en étoile, 8 critères numérotés autour d’axes, sur fond blanc avec logos.

Voici comment ces huit principes se traduisent dans l'architecture d'une entreprise contributive et s'articulent avec notre référentiel multi-capitaux :


#

Principe d'Ostrom / Cadre ProSocial

Traduction pour une entreprise contributive

Capital R10 concerné

1

Identité et finalité partagées (Limites clairement définies)

Un cap clair, une raison d'être vécue comme utile par tous les membres et ayant-droits, au-delà du seul conseil d'administration.

5. Spirituel

2

Répartition équitable des coûts et bénéfices

Équité perçue entre l'effort fourni (contribution) et la rétribution : sans elle, l'engagement collectif s'effondre au profit des passagers clandestins.

7. Social

3

Prise de décision juste et inclusive

Impliquer ceux qui subissent les décisions : gestion par consentement, consultation structurée, droit d'objection reconnu.

7. Social

4

Surveillance mutuelle des comportements

Qui surveille les gardiens ? La transparence des flux et des usages entre pairs remplace le contrôle hiérarchique descendant.

7. Social, 1. Vivant

5

Réponses et sanctions graduées

Valoriser la contribution (reconnaissance) et recadrer les abus progressivement : dialogue, avertissement, réparation, et exclusion en dernier recours.

4. Culturel

6

Résolution rapide et équitable des conflits

Compétences de médiation interne, espaces de régulation accessibles : le désaccord d'usage se traite vite, il ne s'enkyste pas.

7. Social, 4. Culturel

7

Reconnaissance du droit de s'auto-organiser

Subsidiarité réelle : autonomie opérationnelle des équipes et reconnaissance juridique de la gouvernance interne face au cadre légal externe.

3. Intellectuel

8

Gouvernance polycentrique (Collaboration inter-groupes)

Imbrication multi-niveaux : l'entreprise coordonne ses règles avec la commune, le bassin versant, la filière et les autres acteurs locaux.

7. Social, 1. Vivant


Le principe 4 mérite que l'on s'y arrête. Ostrom pose la question séculaire qui fonde toute gouvernance organique : qui surveille les gardiens ? 


Dans un système vivant, la régulation n'est pas un audit externe exercé du haut vers le bas une fois par an : c'est une boucle de rétroaction continue tenue par les pairs, dans l'interaction ordinaire du travail.


Appliquée à l'entreprise contributive, elle signifie que la veille sur les seuils de prélèvement et le respect des règles n'est pas confiée à un contrôleur isolé, mais distribuée entre ceux qui pratiquent le métier au quotidien.



3. Trois logiques de gouvernance face à face


Pour situer l'entreprise contributive, il faut comparer trois régimes d'action face à une ressource partagée :

Critère

Logique de la propriété privée exclusive

Logique de l'État centralisé

Logique du Commun (Entreprise contributive)

Qui décide ?

Le propriétaire / l'actionnaire

L'administration publique

La communauté des usagers et parties prenantes

Source de la règle

Le contrat marchand et le signal-prix

Le règlement, la norme et la loi

L'usage négocié, institué et révisé collectivement

Rapport au temps

Le court terme, l'actualisation financière

Le temps administratif et électoral, l'uniformité

Le temps long du seuil écologique et des cycles de régénération

Traitement de l'autre

Le client ou le fournisseur (transaction)

L'administré ou l'assujetti (dossier)

Le voisin comme co-usager, partenaire et pair

Limite reconnue

La solvabilité (capacité à payer)

La conformité réglementaire (autorisation)

La capacité de charge et de régénération du milieu

Risque de dégradation

Épuisement du capital vivant par surexploitation rentable

Rigidité, perte de confiance et contournement de la norme

Épuisement relationnel si les règles d'usage sont floues


Ce tableau est un instrument de diagnostic, pas un manifeste dogmatique. Dans la réalité d'un territoire — ce qu'Ostrom nomme la gouvernance polycentrique —, on n'oppose pas stérilement l'entreprise, l'État et les citoyens : on observe, ressource par ressource, quelle logique de décision prédomine, et comment articuler le droit privé, la puissance publique et les règles de commun pour que le milieu support tienne dans la durée.


Schéma conceptuel en français : variables externes, situations d’action, interactions, critères d’évaluation et résultats, reliés par flèches.


4. Michel Bauwens : coalitions entrepreneuriales, comptabilité contributive et antipatterns


Portrait d’un homme chauve à lunettes, Bauwens, souriant, en chemise orange à carreaux, mains jointes, sur fond sombre.

Michel Bauwens, théoricien du pair-à-pair (Peer-to-Peer) et fondateur de la P2P Foundation, prolonge les travaux d'Ostrom à l'ère des réseaux numériques et de la transition écologique. Son apport majeur pour le dirigeant tient en une formule : « Design Global, Manufacture Local » (DGML) — mutualiser globalement les connaissances, les logiciels et la recherche (communs immatériels), tout en relocalisant la production matérielle au plus près des écosystèmes et de leurs limites biophysiques (communs matériels).


Couverture de livre grise: Sauver le monde, Michel Bauwens, préface de Bernard Stiegler, texte bleu sur économie post-capitaliste.

Dans ce modèle, l'entreprise ne disparaît pas : elle mue en entreprise générative (ou contributive) fédérée au sein de coalitions entrepreneuriales autour d'un commun. Au lieu de capter gratuitement une ressource commune pour privatiser la valeur (modèle prédateur ou extractif), l'entreprise tire sa viabilité économique du marché tout en co-finançant, protégeant et régénérant le commun dont elle dépend.


Pour outiller cette réciprocité, Bauwens met en avant la comptabilité contributive (contributory accounting) et les monnaies de commun. Là où la comptabilité classique ne reconnaît que le salariat et la facture marchande, la comptabilité contributive mesure et valorise les apports habituellement invisibles : le temps consacré à la gouvernance, le transfert de savoir-faire, la régénération d'un sol, la documentation ouverte.


Conférencier au micro pointant un diagramme projeté de modèle d’affaires, avec cases vertes et mots comme Assets.

Pour réussir cette bascule, deux antipatterns (fausses bonnes solutions) doivent être identifiés et évités :


  • L'illusion de la gestion par les prix. Tant que l'accès à une ressource rare se régule uniquement par son tarif, la question de la préservation est remplacée par celle du pouvoir d'achat : le plus solvable achète le droit de prélever jusqu'à la dernière goutte. Le prix informe sur la rareté marchande immédiate, mais il ne constitue jamais à lui seul un mécanisme de gouvernance écologique d'un bien commun.


  • L'impasse de la donation pure (ou du mécénat sans règles). Offrir un accès libre et gratuit à une ressource — ou reverser une obole caritative en fin d'exercice — sans instituer de règles d'usage ne crée pas un commun : cela crée un régime d'accès ouvert (open access), c'est-à-dire précisément ce que Garrett Hardin appelait par erreur la « tragédie des communs » et qui est en réalité la tragédie des ressources non gouvernées. Sans règles de prélèvement ni obligations de réciprocité, la générosité produit de l'épuisement, pas de la régénération.



5. La méthode en cinq étapes : instituer le commun dans l'entreprise


Passer d'une entreprise qui consomme son territoire à une entreprise contributive se fait par une ingénierie de gestion séquencée, pas par un slogan RSE. Cette démarche en cinq étapes s'appuie sur nos outils de diagnostic de gouvernance régénérative et s'inscrit directement dans les six temps de la boucle d'apprentissage permacomptable :


Étape

Action opérationnelle

Outils, Capitaux R10 et Boucle mobilisés

1. Diagnostiquer les communs vitaux

Recenser les ressources partagées (non détenues au bilan) dont l'activité dépend : eau, fertilité des sols, foncier, vivier de compétences locales, semences, infrastructures numériques.

Audit de dépendance écosystémique · 1. Vivant, 3. Intellectuel · (Temps 1 & 2 : Collecte et Fiabilisation)

2. Cartographier les parties prenantes

Identifier précisément qui prélève, qui maintient, qui subit les externalités, qui décide. Équilibrer les besoins de l'entreprise (axe Je) et ceux du bassin de vie (axe Nous).

Cartographie des ayant-droits et cercles d'alliés · 7. Social · (Temps 3 : Analyse)

3. Écrire les règles d'usage et les seuils

Rédiger en langage clair le pacte d'usage : qui peut prélever quoi, à quel rythme, sous quels seuils biophysiques ou humains infranchissables, et avec quelle contrepartie contributive.

Pacte de commun / Charte d'usage · 4. Culturel, 1. Vivant · (Temps 4 : Cadrage)

4. Instituer la veille et la médiation

Définir les indicateurs suivis par les pairs, nommer les médiateurs, prévoir les sanctions graduées en cas de dépassement, et budgéter le temps de régulation.

Gouvernance partagée et processus de recours · 7. Social, 4. Culturel · (Temps 5 : Stratégie)

5. Boucler sur la rétroaction

Réévaluer périodiquement l'état de la ressource et la pertinence des règles à l'aide de la roue ProSocial ; ajuster les quotas ou les contributions selon l'évolution réelle du milieu.

Roue d'évaluation ProSocial · 7. Social, 5. Spirituel (Sens) · (Temps 6 vers Temps 0 : Rétroaction)


Une entreprise contributive n'est donc pas une entreprise ordinaire qui verse 1 % de son chiffre d'affaires à une association en fin d'année. C'est une organisation qui a identifié ses dépendances vitales, co-écrit ses règles d'usage avec son milieu, en rend compte dans son système d'information comptable, et possède l'humilité de les réviser. Cette capacité d'adaptation institutionnelle — bien plus que la perfection initiale du règlement — est le véritable marqueur de maturité régénérative.



6. Conclusion : la règle d'usage est un actif immatériel, pas une contrainte


Ce que la rencontre d'Elinor Ostrom et de Michel Bauwens déplace, c'est le centre de gravité de la responsabilité entrepreneuriale. Tant que l'on conçoit l'entreprise comme une entité close qui extrait des ressources d'un environnement extérieur, le dirigeant ne fait qu'arbitrer douloureusement entre rentabilité financière et contrainte réglementaire.


Dès lors qu'on la conçoit comme une institution du commun, la question change de nature : quelles règles avons-nous écrites ensemble, quels seuils écologiques et sociaux nous engageons-nous à ne jamais franchir, et comment prenons-nous soin de ce qui nous fait vivre ?


Dans le lexique de la Permacomptabilité™, ce basculement permet de qualifier rigoureusement l'architecture d'un modèle d'affaires :

  • Une politique d'entreprise qui puise dans un milieu sans seuils ni règles de réciprocité est extractive.

  • Une politique qui mesure ses impacts et compense ses dégâts sans transformer ses règles de gouvernance reste neutre (ou simplement moins destructrice).

  • Seule une politique qui co-écrit ses règles d'usage avec ses parties prenantes, respecte les seuils de régénération des capitaux vivants et réinvestit dans ses communs est véritablement régénérative.


L'entreprise contributive n'est ni une utopie hors-sol ni un simple statut juridique sur un extrait Kbis. C'est une discipline comptable et relationnelle de la règle : nommer ce qui nous est commun, décider ensemble de son juste usage, et en répondre devant le vivant.



Sources & Pour aller plus loin

  • Ostrom, E. (1990). Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action. Cambridge University Press. (Trad. fr. : Gouvernance des biens communs : Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, De Boeck, 2010). — L'ouvrage fondateur établissant la viabilité empirique des communs et leurs huit principes de conception.

  • Ostrom, E. (2009). Beyond Markets and States: Polycentric Governance of Complex Economic Systems. Conférence de réception du Prix Nobel d'économie (8 décembre 2009) ; publiée dans American Economic Review, 100(3), 641–672 (2010). — La synthèse de trente ans de recherche sur la gouvernance polycentrique.

  • Schlager, E., & Ostrom, E. (1992). Property-Rights Regimes and Natural Resources: A Conceptual Analysis. Land Economics, 68(3), 249–262. — L'analyse fondatrice des « faisceaux de droits » (bundle of rights : accès, prélèvement, gestion, exclusion, aliénation) au-delà de la seule propriété privée.

  • Atkins, P. W. B., Wilson, D. S., & Hayes, S. C. (2019). ProSocial: Using Evolutionary Science to Build Productive, Equitable, and Collaborative Groups. Context Press. — L'opérationnalisation des huit principes d'Ostrom et des sciences comportementales au service des équipes, coopératives et entreprises.

  • Bauwens, M., & Lievens, J. (2015). Sauver le monde : Vers une économie post-capitaliste avec le pair-à-pair. Paris, Les Liens qui Libères. — La transition vers une économie centrée sur les communs, la réciprocité et les coalitions d'entreprises éthiques.

  • Bauwens, M., Kostakis, V., & Pazaitis, A. (2019). Peer to Peer: The Commons Manifesto. University of Westminster Press. — Formalisation du modèle Design Global, Manufacture Local (DGML), de la comptabilité contributive et des institutions du commun.

  • North, D. C. (1990). Institutions, Institutional Change and Economic Performance. Cambridge University Press. — L'articulation entre règles formelles et normes informelles dans la performance et la résilience des organisations.

  • Tsing, A. L. (2015). The Mushroom at the End of the World: On the Possibility of Life in Capitalist Ruins. Princeton University Press. (Trad. fr. : Le Champignon de la fin du monde, La Découverte, 2017). — Une anthropologie des communs latents et des interdépendances symbiotiques en milieu dégradé.



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