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S8 - Redéfinir la rentabilité : quand l'état stationnaire devient l'indicateur de succès

il y a 6 jours
9 min de lecture

Auteur : Charles Judes, Octobre 2026


Réunion futuriste d’hommes d’affaires autour d’une table ronde; bulle NOUS DEVONS CROÎTRE DE 5% PAR AN et courbe en hausse.

Dans votre comité de direction, quelqu'un a dit « nous devons croître de 5 % par an ». Personne n'a demandé pourquoi.


Cette phrase a la forme d'un objectif, mais elle a la structure d'un axiome : une proposition si évidente qu'elle ne se discute pas, et d'autant plus vicieuse qu'elle n'est pas fausse. La croissance est réelle. Elle est mesurable. Elle est alignée avec tous les tableaux de bord que votre organisation produit. Mais elle repose sur une hypothèse que personne n'a jamais formulée — parce qu'elle est la seule chose que l'économie classique admet implicitement : que les ressources de la planète sont infinies, ou au moins suffisamment larges pour l'horizon de nos prévisions.


C'est cette hypothèse que Herman Daly a traitée comme un loup dans la chambre.



Le point de bascule : l'hypothèse qui n'était jamais écrite


Portrait en noir et blanc d’un homme âgé Herman Daly en lunettes et veste, regard neutre, en gros plan sur fond sombre.
Herman Daly (1938–2022) - Source Wikipédia

Daly commence par un constat qu'il appelle un cas limite : nous consommons, à chaque seconde, de la matière et de l'énergie que la Terre produit à la même vitesse. Un flux entre dans un stock, la seconde suivante. Or un stock ne peut alimenter un flux indéfiniment.


De cette équation, une seule conséquence : la croissance économique — le flux, la production — ne peut pas dépasser durablement le débit de ressources que la biosphère peut régénérer. Et ce débit est fini.


Le raisonnement de Daly en une phrase : l'économie est une sous-partie de la biosphère, pas le contraire. Tout ce que l'économie produit est, à la base, de la matière et de l'énergie reformatées — jamais de la matière créée. La seule question est le délai de retour.

Cette idée paraît évidente une fois énoncée. Elle ne l'a jamais été : toute la comptabilité classique, depuis deux siècles, raisonne comme si la matière première était inépuisable. Non pas par erreur — parce que l'abondance locale rendait le raisonnement sans conséquence. La règle du flux et du stock est simple : un stock ne peut pas être converti en flux à un rythme supérieur à celui de son renouvellement.


Et c'est là que Daly pose une idée à première vue contre-intuitive, mais qui est la clé de tout son système : l'état stationnaire n'est pas la mort du flux, c'est le flux à son bon rythme.


Un état stationnaire n'est pas un arrêt. C'est un équilibre dynamique : des flux maintenus constants, à l'intérieur de stocks maintenus stables. La rivière ne s'arrête pas ; elle coule au rythme du débit des pluies, ni plus vite, ni plus lentement. Le poisson ne se multiplie pas indéfiniment, et ne disparaît pas non plus.

L'écosystème ne fait rien — il tient.


L'inversion est ici totale. L'économie classique a pendant deux siècles raisonné en flux : produire plus, vendre plus, produire plus vite. Daly rappelle que ce qu'il faut maintenir, ce sont des stocks : la profondeur de la nappe, la fertilité du sol, la densité des espèces, l'épaisseur du capital humain. Un système en état stationnaire est un système où les stocks critiques restent à leur niveau de renouvellement.



1. Daly : la théorie séquentielle des limites et le flux-parent


Couverture de livre vert sombre From Uneconomic Growth to a Steady-State Economy de Herman E. Daly, avec gouttes sur une feuille.

Herman Daly est l'un des rares économistes à avoir construit une théorie complète de l'économie écologique à partir de la loi des rendements décroissants. Sa séquence historique, dans Steady-State Economics (1991) puis Beyond Growth (1997), tient en trois temps :


  • La croissance de la population : la démographie est le moteur de la demande, et elle est bornée par la capacité de charge du milieu.

  • L'augmentation du capital par tête : le capital productif croît de plus en plus lentement que la population, et l'écart se comble par dépréciation de la nature.

  • L'explosion de la pollution : les déchets de l'activité finissent par dépasser la capacité d'absorption du milieu.



Graphique économique: utilité/disutilité, croissance jusqu’à la limite économique, puis croissance non économique et catastrophe.

Chacune de ces trois phases aboutit, dans l'ordre, à une crise : la famine, l'épuisement, la pollution. Daly

nomme cela la théorie séquentielle des limites, et sa conclusion est sans appel : la croissance économique ne peut pas se poursuivre indéfiniment sur une planète finie. Non pas parce qu'elle serait moralement condamnée, mais parce qu'elle est arithmétiquement impossible.


Couverture de livre bleue et verte avec le titre BEYOND GROWTH, le nom Herman E. Daly et un graphique de barres montantes.


Le flux-parent : le concept central de Daly


Pour lire une organisation dans la théorie de Daly, il faut un seul concept : le flux-parent (throughput). C'est la quantité totale de matière et d'énergie qui entre dans le système et qui doit en sortir sous forme de déchets. Sur une planète finie, le flux-parent est borné par ce que la biosphère peut accepter en entrée et rejeter en sortie. Il est physiquement plafonné.


C'est pourquoi l'économie d'état stationnaire ne propose pas de « mieux gérer » le flux. Elle propose de le réduire, et de réorienter vers l'intérieur l'essentiel de l'énergie qui devait être dissipée. Le flux-parent d'une organisation régénérative est inférieur à celui d'une organisation équivalente extractive — non par renoncement, mais par efficacité biologique.


Le test Daly, formulé pour un directeur général : vos deux millions investis dans une usine, puis dans un service : lequel consomme le plus de flux-parent pour produire le même euro de résultat ? Celui qui crée de la valeur sur des flux fermés — réparation, recyclage, bouclage des cycles — est plus rentable au sens physique, même à euro de résultat identique.

C'est l'inversion radicale. La rentabilité devient une fonction de la qualité d'usage du flux, pas de son volume. Voir la vidéo ci-après de Doughnut Economy Action Lab sur

:




L'état stationnaire n'est pas la croissance zéro


Daly est formel, et c'est le point le plus mal compris par les praticiens : l'état stationnaire n'est pas un renoncement à toute croissance. Il distingue rigoureusement :

  • La croissance quantitative : plus de population, plus de capital, plus de production de matière. Celle-ci est bornée.

  • La croissance qualitative : plus de valeur créée par unité de matière, plus de bien-être par euro, plus de qualité d'information, plus de capacité d'un même stock à boucler le flux. Celle-ci n'est pas bornée par le planète.


L'état stationnaire n'est donc pas un frein : c'est une redirection. On cesse de chercher la croissance par l'augmentation du flux, et on la cherche par l'amélioration de la qualité d'usage d'un flux constant. On peut ainsi continuer à s'améliorer indéfiniment sans jamais augmenter son throughput.



2. Max-Neef : la richesse est un besoin, pas un flux


Portrait d’un vieil homme barbu aux cheveux blancs, Manfred Max-Neef, de profil, regardant à droite, fond sombre flou, air pensif.
Manfred Max-Neef (1932 - 2019), source Wikipédia

Manfred Max-Neef déplace la question. Si Daly démonte l'axiome de la croissance, Max-Neef démonte l'axiome de l'abondance.


Couverture turquoise du livre Human Scale Development de Manfred A. Max-Neef, avec logo blanc et cadre noir.

Sa thèse, développée dans le cadre du Développement à l'échelle humaine (Desarrollo a escala humana, 1986), tient dans une distinction radicale : ce qui est la richesse, c'est le besoin ; ce qui est l'abondance, c'est le flux. C'est l'inversion d'une économie qui traite le besoin comme une rareté à résoudre par l'expansion du flux.


Max-Neef distingue deux catégories de besoins :


  • Les besoins fondamentaux : ceux qui tiennent à la condition de la vie humaine en tant que telle. Ils sont universels, permanents et non sacrifiables — un être humain ne peut pas vivre sans, quel que soit son contexte culturel.


  • Les besoins secondaires : ceux qui relèvent de la culture, de la sociabilité, du jeu de valeurs. Ils changent de contenu d'une culture à l'autre.


Tableau coloré des 9 besoins affectifs et des 4 catégories existentielles de Max-Neef, avec cases vertes et jaunes.

Et il pose un principe qui fait toute la force du modèle : les besoins fondamentaux sont des besoins de nature, pas des produits de l'industrie. L'air, l'eau, l'abri, le lien, la connaissance, le jeu, la beauté, la dignité.

Aucun de ces besoins ne s'achète : ils ne peuvent qu'être satisfaits — ou pollués.


Le test de satisfaction, par catégorie. Max-Neef propose de classer, pour chaque besoin fondamental, l'organisation selon deux axes : le degré de satisfaction du besoin, et la nature de la réponse apportée — destruction ou satisfaction. Un besoin fortement satisfait par un mécanisme destructif est le pire cas : l'organisation paraît performante tout en détruisant la base même du besoin. C'est un schéma que tout dirigeant reconnaît immédiatement dès qu'on le lui nomme.


Le test Max-Neef pour un comité de direction : sur les huit besoins fondamentaux, lesquels êtes-vous en train de satisfaire, et lesquels êtes-vous en train de détruire en les satisfasant en apparence ? Le second cas est le plus fréquent, et c'est le plus coûteux.


La non-dépendance comme stratégie.


Le prolongement opérationnel le plus utile vient d'ailleurs : la non-dépendance. L'idée est simple — une économie ne devient pas résiliente en optimisant sa dépendance à l'extérieur, mais en maîtrisant l'essentiel de sa chaîne. Cette notion a été théorisée dans l'économie politique latino-américaine des années 1950-1960, avant d'être reprise par les travaux sur les économies de la Solidarité et sur les communautés de non-dépendance (Schumacher, puis les travaux sur les biens communs) : ce que l'on produit localement quand c'est possible, ce que l'on échange quand c'est préférable, et ce que l'on refuse de déléguer quand c'est vital.


Concrètement, pour une organisation : un fournisseur unique sur une matière critique, un logiciel qui détient l'intégralité de vos données de gestion, une compétence détenue par une seule personne, une banque unique pour la trésorerie — voilà quatre formes de dépendance qui se traduisent en quatre questions sur les stocks. Le flux-parent se réduit d'abord là où l'on retrouve de l'autonomie, pas là où l'on achète mieux.



3. Le pont Permacomptabilité : qualifier chaque euro


Voilà où converge tout. Daly fournit la contrainte physique. Max-Neef fournit le critère de suffisance. La Permacomptabilité™ fournit l'instrument de mesure, et elle le fait d'une manière très simple : elle demande à chaque euro dépensé de se déclarer.


Le filtre extractif / neutre / régénératif :


Chaque flux de dépense est classé selon ce qu'il produit réellement sur les huit capitaux :

Qualification

Définition

Test simple

Exemple typique

Extractive

Le capital concerné est prélevé plus vite qu'il ne se reconstitue

Le stock baisse-t-il sur la période ?

Achat d'un actif qui consomme plus de flux-parent qu'il n'en économise

Neutre

Le capital est maintenu à son niveau de renouvellement, sans plus

Le stock est-il stable, et à quel coût en flux ?

Maintien d'un stock sans reconstitution ni dégradation

Régénératif

Le capital augmente, ou son flux-parent diminue à service égal

Le stock augmente-t-il, ou l'intensité en flux baisse-t-elle ?

Investissement qui reconstitue un stock dégradé


La traduction sur les huit capitaux :

Capital

Ce que l'état stationnaire change dans le pilotage

Financier

La trésorerie devient un tampon de sécurité, pas un fonds de croissance

Matériel & Bâti

La décision d'investissement se juge sur la durée de vie et la réparabilité, non sur le retour sur trois ans

Naturel & Vivant

Le stock ecological entre explicitement au bilan, avec son seuil de renouvellement

Humain & Santé

La fatigue est traitée comme une dégradation de stock, pas comme une affaire privée

Social & Relationnel

On mesure ce que l'organisation prête autant que ce qu'elle produit

Intellectuel

Le savoir accumulé est compté comme un stock à renouveler, pas comme un acquis définitif

Culturel & Symbolique

Le récit est évalué à l'aune des actes : un écart entre le récit et les flux est un passif

Spirituel & Sens

La finalité déclarée devient la variable qui commande toutes les autres décisions


La reformulation de la rentabilité :


La question « quel est votre taux de rentabilité ? » devient : combien de capitaux avez-vous réellement régénérés par euro consommé ? Et l'indicateur de succès n'est plus la croissance, mais la capacité à tenir un régime stationnaire : des flux constants à l'intérieur de stocks stables, une qualité d'usage qui s'améliore, une dépendance qui recule.




4. Cinq erreurs à cesser de commettre


  1. Confondre état stationnaire et stagnation. L'état stationnaire n'interdit pas de s'améliorer : il interdit d'améliorer en augmentant le flux. La nuance est celle de la croissance qualitative, non bornée par la planète.

  2. Croire que la décroissance est un choix. Ce n'est pas un arbitrage, c'est un constat physique. Le débat porte sur la méthode de décroissance, pas sur son principe.

  3. Compter la seule production. Le stock qui ne se mesure pas se dégrade sans signal. Tant qu'un stock n'est pas au bilan, il n'est pas géré.

  4. Confondre streams et flux. Un flux est une quantité par unité de temps ; un stock est une réserve accumulée. La confusion des deux est à l'origine de la plupart des plans de sobriété ratés : on réduit un flux sans reconstituer le stock qui le portait.

  5. Traiter la suffisance comme un renoncement. La suffisance est une discipline de l'allocation : elle dit où placer l'effort, pas où l'arrêter.



5. Conclusion : la rentabilité redéfinie


Ce que porte cet article tient en un déplacement : la question n'est plus « combien avons-nous produit ? » mais « qu'avons-nous régénéré, à quel coût en flux, et pour quel stock de projets ? ».


Daly donne la contrainte : la planète est finie. Max-Neef donne le critère : un besoin satisfait n'est pas un besoin à multiplier. Et l'économie de l'état stationnaire donne la méthode : maintenir des flux constants dans des stocks stables, en améliorant sans cesse la qualité de l'usage.


Un dirigeant qui a fait ce chemin ne devient pas « économe ». Il devient exact : il sait que son organisation ne produit pas de la valeur ex nihilo, qu'elle transforme un flux, et que la seule question sérieuse est de savoir en quoi elle le transforme.


On ne peut pas optimiser indéfiniment ce que la planète a déjà produit pour nous.

Sources & Pour aller plus loin


  • Daly, H. E. (1991). Steady-State Economics: Selected Essays. Island Press. — La croissance quantitative contre croissance qualitative, l'état stationnaire défini comme un flux constant dans des stocks stables.

  • Daly, H. E. (1997). Beyond Growth: The Economics of Steady-State Development. Island Press. — La théorie séquentielle des limites ; le cas limite.

  • Daly, H. E. & Fullerton, J. (2019). Economics for a Full Planet: The New Ecological Economy. Routledge. — La synthèse contemporaine, l'articulation entre économie écologique et comptabilité des flux.

  • Max-Neef, M., Reichman, J. M. & Romeuf, J. (1986). Desarrollo a escala humana: Necesidades básicas y desarrollo. ONU / PNUD. — Le cadre du Développement à l'échelle humaine, la distinction besoins fondamentaux et secondaires, le principe de non-sacrificabilité.

  • Schumacher, E. F. (1973). Small Is Beautiful: Economics as if People Mattered. — La critique du franchissement des seuils, la condition humaine de l'activité économique.

  • Fullerton, J. B. (2025). Regenerative: A New Economic Model for the Anthropocene. — La transposition contemporaine en huit principes régénératifs.

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