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Au-delà des chiffres : les métriques de la réciprocité pour une économie régénérative

Dernière mise à jour : 9 nov. 2025

Auteur : Charles Judes, septembre 2025


La Casa Cósmica Talamanqueña de los bribris, Costa Rica
La Casa Cósmica Talamanqueña de los bribris, Costa Rica

Le concept de « métriques de réciprocité » proposé par l'approche de la permacomptabilité marque une évolution profonde de notre manière de mesurer la valeur et la prospérité. Comme vous allez le voir dans cet article, au-delà des simples bilans financiers et des impacts négatifs, cette approche ancre la philosophie économique dans un cadre qui place les relations au cœur de toute activité. Elle s'inspire directement des principes fondamentaux de nombreuses cosmologies autochtones, qui sont, par essence, des économies du don et de la réciprocité.



La Casa Cósmica : Le modèle cosmogonique de l'économie régénérative


Pour les peuples Bribri et Cabécar de la région Talamanca, l'univers est une immense maison conique, le U-suré. Cette architecture n'est pas seulement une habitation, mais une réplique terrestre du cosmos. La maison est pensée comme une structure bicônique, avec une partie supérieure et une partie inférieure, qui se rejoignent au niveau où vit l'humanité, un grand disque entouré par la mer, le Nopatkuo.   


Chaque élément de la Casa Cósmica physique possède une signification profonde. Les poteaux centraux et les huit piliers principaux symbolisent les animaux qui ont assisté le créateur Sibö dans la construction de l'univers. Les étoiles, appelées békuo, sont les nœuds des lianes qui maintiennent la structure de cette grande maison céleste. Cette vision du monde, où chaque élément a une place et un rôle dans le maintien de l'équilibre cosmique, est le fondement parfait pour une économie qui ne se contente pas de comptabiliser les profits, mais qui valorise les relations et l'interdépendance. En plaçant l'humain au centre d'un système vivant et interconnecté, le modèle de la  Casa Cósmica nous invite à repenser la valeur non pas en termes de stocks à accumuler, mais de flux à entretenir, de relations à honorer et de résilience à construire collectivement.


Source : La casa cósmica talamanqueña y sus simbolismos De Alfredo González Cháves, Fernando González (lien Google Book ici)
Source : La casa cósmica talamanqueña y sus simbolismos De Alfredo González Cháves, Fernando González (lien Google Book ici)


Redéfinir la Valeur : De l'Échange à la Relation


Dans ce contexte, la réciprocité va bien au-delà de l'idée simple de donner pour recevoir. Elle représente l'obligation de rendre un « cadeau » en retour, posant ainsi les bases de toute relation saine et bénéfique. Dans de nombreux systèmes de pensée autochtones, la richesse n'est pas mesurée par l'accumulation matérielle, mais par la qualité des relations établies avec les autres humains, la terre, et l'ensemble des êtres vivants.


L'économie régénérative, en cherchant à créer des relations « vivifiantes »  et « co-évolutives », se rapproche de cette vision en reconnaissant que la valeur la plus durable réside dans la vitalité des écosystèmes et des communautés. Cette approche, appelée Indigenomics, est une réponse à des siècles d'exclusion économique et vise à réinsérer une vision du monde qui prône la responsabilité, la réciprocité et une pensée multi-générationnelle.



Mesurer le Flux, non le Stock


Les métriques traditionnelles, fondées sur des notions de seuils de signification et de profit monétaire , ne peuvent pas capturer cette dynamique. Elles sont conçues pour mesurer des stocks (capitaux, revenus) et des externalités, ce qui peut conduire à une vision du monde où les coûts sociaux et écologiques sont ignorés.


Le développement de métriques de réciprocité propose un changement de paradigme pour mesurer les flux de valeur qui circulent au sein du système plutôt que les stocks que l'on accumule. L'outil IndigenomicsAI, par exemple, est une plateforme conçue pour mesurer, mobiliser et amplifier l'activité économique autochtone en transformant des données en une intelligence exploitable qui met en valeur la force économique, le design et la croissance des entreprises autochtones.



Voici comment ces métriques pourraient être envisagées, en s'appuyant sur des exemples concrets :


  • Le Capital Vivant comme Partenaire, non comme Ressource : Plutôt que de simplement mesurer une empreinte écologique, une métrique de réciprocité pour le Capital Vivant pourrait évaluer la santé et la diversité de l'écosystème auquel l'entreprise est reliée. Les peuples autochtones, pour qui « la circularité est un mode de vie depuis des millénaires » , offrent un modèle pour cela. Le projet d'apiculture des femmes Nahua au Mexique est un excellent exemple, où l'activité ne produit pas seulement du miel, mais contribue aussi à la régénération de la forêt et à la pollinisation en utilisant une abeille indigène, la melipona beecheii, tout en créant un lien profond avec l'environnement. Les femmes apicultrices deviennent des défenseures de la forêt car leur subsistance dépend de la santé de l'écosystème.   


  • Le Capital Social comme Réseau d'Entraide : Dans une économie de la réciprocité, le Capital Social se mesure à la force des liens communautaires et de l'entraide. Les projets communautaires, comme le trabajo colectivo (travail collectif) , ne peuvent être réduits à un simple coût de main-d'œuvre. La vraie métrique est la résilience collective qu'ils construisent. Des projets comme le Flowering Tree Permaculture Institute se mesurent par leur capacité à préserver les modes de vie traditionnels, à renforcer les connaissances de survie et à créer des espaces d'apprentissage et de partage pour la communauté. L'institut possède des sites qui fonctionnent comme des fermes, des banques de semences et des espaces d'apprentissage pour la communauté.   


  • Le Capital Spirituel et Culturel comme Fondement de la Résilience : Ce sont souvent des dimensions difficiles à quantifier. La métrique de réciprocité dans ce domaine ne serait pas un simple chiffre, mais une évaluation de l'alignement entre les actions et les valeurs profondes. Elle pourrait s'exprimer par des indicateurs qualitatifs, comme la transmission de savoirs traditionnels, la pratique de rituels ou la réaffirmation d'une identité culturelle. Le projet  Pueblo Food Experience, par exemple, ne se contente pas de « résoudre » un problème de santé comme le diabète ou les maladies cardiaques ; il « réaffirme » la santé en restaurant une relation avec l'alimentation et un mode de vie traditionnels, et en cherchant à inverser les maladies qui affectent les populations autochtones.



Des Mesures Mixtes et Co-créées


Pour être pleinement intégrées, ces métriques doivent donc mélanger des approches quantitatives (par exemple, la croissance d'une banque de semences ou la quantité d'eau économisée) et des approches qualitatives (études de cas, récits de succès, indicateurs de bien-être mesurés par la communauté elle-même). 


Pour illustrer ce concept, reprenons l'exemple d'un projet de développement économique mené avec des communautés autochtones, le projet d'apiculture au Mexique, qui met l'accent sur les abeilles indigènes melipona beecheii. Ce type d'initiative combine des métriques quantitatives et qualitatives pour évaluer la création de valeur de manière holistique :


1. Métriques Quantitatives

Les métriques quantitatives se concentrent sur les résultats mesurables, qui peuvent être chiffrés :

  • Production et économie : Le projet peut mesurer la production de miel et de produits dérivés (savons, crèmes), ainsi que les revenus générés par la vente. Par exemple, le rapport d'un projet dans le Yucatán mentionne que 11 groupes de femmes apicultrices ont eu leur première récolte conjointe, produisant en moyenne 70 litres de miel par groupe en 2024. Huit de ces groupes ont réussi à commercialiser leurs produits de manière autonome.   

  • Capacité financière : Le projet peut suivre la capacité des groupes à gérer leurs finances. Dans l'exemple du Yucatán, 90 % des groupes de femmes ont mis en place des systèmes d'épargne. En épargnant 50 à 100 pesos mexicains par mois, certains groupes ont pu accumuler jusqu'à 1 000 pesos, ce qui leur a permis de faire des investissements collectifs dans du matériel apicole.   

  • Régénération écologique : D'autres mesures pourraient être le nombre d'hectares de forêt préservée ou régénérée, ou l'augmentation de la pollinisation, qui sont directement liées à l'activité apicole et renforcent le Capital Vivant de la communauté.   


2. Métriques Qualitatives

Les métriques qualitatives se concentrent sur les aspects plus profonds et moins mesurables, qui sont souvent liés aux récits et au bien-être collectif :

  • Autonomisation et résilience : Le projet a permis aux femmes des communautés autochtones de gagner en indépendance financière et d'accéder à des terres grâce aux informations fournies. Le fait de gérer leurs propres ressources et de pouvoir investir ensemble a renforcé la résilience du groupe.   

  • Renforcement des liens sociaux : L'organisation des femmes en groupes de soutien mutuel et la création d'une « sororité » autour de l'apiculture sont des indicateurs du Capital Social. Cela favorise les liens, les échanges de savoir et l'entraide communautaire.   

  • Souveraineté culturelle et conscience environnementale : Le projet valorise les pratiques apicoles traditionnelles qui sont intimement liées à la culture locale. En se réappropriant ce savoir ancestral, les femmes deviennent des « défenseures de la forêt », car leur subsistance dépend directement de la santé des écosystèmes. Ce changement de conscience est un indicateur de la santé du Capital Spirituel.   



En combinant ces deux types de métriques, l'évaluation du projet dépasse le simple calcul financier. On peut démontrer que l'initiative a non seulement permis d'augmenter les revenus (quantitatif), mais a aussi renforcé le Capital Social, la souveraineté culturelle, l'autonomie des femmes et la protection de l'écosystème (qualitatif), ce qui correspond à une démarche de réciprocité.


Important : Rappelons qu'au centre de la permacomptabilité résident les principes éthiques de la permaculture : Prendre soin des humains et de la planètes, créer l'abondance et partager les surplus. Dans un contexte d'hybridation de cultures, l'intégration des savoirs autochtones nécessite de dépasser les modèles scientifiques occidentaux pour reconnaître que les deux systèmes opèrent à des échelles et dans des logiques différentes. La création de ces métriques doit être un processus de co-création, mené avec le consentement libre, préalable et éclairé des communautés , pour éviter de reproduire une forme de colonisation symbolique.  


Pour cela, posons-nous la question philosophique suivante, un bon sujet de bac :


Dans quelle mesure l'évolution de la perception et de la valeur des métaux précieux (en particulier l'or) au Costa Rica, de leur signification profonde, culturelle, rituelle et cosmogonique précolombienne à leur monétisation quasi exclusive à l'époque coloniale et aux XIXe-XXe siècles, a-t-elle fondamentalement transformé la relation entre l'être humain, la nature et le concept même de richesse, et quelles sont les implications éthiques et existentielles de la prédominance d'une vision économique sur une approche holistique du monde ?

Pour conclure, nous pouvons affirmer qu'en adoptant ces métriques de réciprocité de manière non marchande, bien au-delà de la finance traditionnelle, la permacomptabilité ne se contenterait pas de mesurer la durabilité, mais elle deviendrait un outil pour cultiver une nouvelle économie de l'interdépendance et du respect mutuel, où la prospérité de chacun est inextricablement liée au bien-être de tous.




Sources :


Sur la cosmologie Talamanca et les savoirs autochtones :

Sur la permacomptabilité et l'économie régénérative :

Sur les études de cas et les initiatives :

 
 
 

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