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Du chiffre à la sève : Récit d’une réconciliation avec le Vivant

Auteur : Charles Judes, Juillet 2026



Depuis maintenant 20 années, j’évolue dans le monde des chiffres, de la gestion et de la comptabilité de gestion. Un univers d'équilibres financiers, de bilans, de colonnes d'actifs et de passifs. Mais au fil du temps, une évidence s'est imposée à moi : la comptabilité traditionnelle mesurait la valeur financière, mais elle restait aveugle à ce qui fait la vie même. Elle ignorait le soin apporté à la terre, la richesse des relations humaines, la santé des sols et la dignité des personnes.



Face au constat de l'épuisement écologique et de la perte de sens moderne, j'ai voulu agir. J'ai cherché à concevoir des modèles pour régénérer le monde, concilier l'économie et le vivant. C'est ainsi qu'est née ma démarche autour de la Permacomptabilité : appliquer les principes de la permaculture et du génie du vivant à la gestion des organisations, pour mesurer et honorer l'ensemble de nos capitaux — vivants, matériels, intellectuels, culturels, spirituels, financiers, sociaux et expérientiels.



Appliqué à mon propre lieu de vie, c'était une quête noble, vibrante... mais elle portait en elle une forme de lourdeur invisible.

La tentation du bâtisseur et le poids du monde affluait progressivement vers mon foyer (plus de 1000 personnes accueillies par an au Jardin du Roc…K entre 2021 et 2023).


Sans m'en rendre compte, je m'étais chargé d'une responsabilité écrasante, tous les besoins sociaux affluaient. La volonté qui m’était demandée était de "sauver" les humains et les modèles, trouver l'architecture parfaite, réinventer une façon d'habiter le monde.

Je courais le risque du surmenage et du complexe du sauveur imposé : j’ai beaucoup réfléchi et remis en question ce salut de la création qui reposait entièrement sur mes frêles épaules d'artisan, faisant par ailleurs courir un risque existentiel à ma famille.


Après avoir pris le temps d’un pas de côté en partant voyager à l’autre bout du monde pendant 1 an en 2023, il m'a fallu traverser un chemin d'unification intérieure pour comprendre une vérité plus profonde et plus simple : je ne suis pas le créateur de la vie, j'en suis seulement le gérant.



Ce déclic a tout changé. En me délestant du besoin de tout porter, j'ai redécouvert la joie d'être un simple canal.


Comme le paysan breton Yvon Nicolazic à Sainte-Anne-d'Auray, qui n'a fait que creuser son champ avec simplicité pour en déterrer une grâce enfouie depuis longtemps, j'ai compris que mon rôle n'était pas d'inventer la lumière, mais d'aider à la révéler là où elle se trouve.



Une liturgie du quotidien : Le Bon, le Bien, le Beau


Aujourd'hui, mon regard sur mon métier s'est métamorphosé. La Permacomptabilité n'est plus pour moi une idéologie ni une charge morale : c'est un outil d'intendance du vivant. C'est une manière très concrète de poser un acte de vérité et de gratitude sur ce qui nous est confié.



Faire un inventaire juste, mesurer les flux avec rigueur, réparer ce que l'on détériore et prendre soin du plus petit, cela devient une forme de liturgie incarnée. Mon approche s'articule désormais autour d'une recherche d'harmonie simple :


Le Bon : Prendre soin du sol, de la matière, des ressources concrètes de nos territoires.


Le Bien : Honorer le lien humain, la justesse des relations et le partage équitable.


Le Beau : Laisser émerger l'inspiration, l'écocréativité et le sens profond de nos actions.


Créer dans la liberté et la grâce


Cette réconciliation intérieure me permet aujourd'hui d'avancer avec un cœur léger. Mes activités, qu'il s'agisse du design permacomptable, de mes créations artistiques ou de mes engagements locaux en Bretagne ou ailleurs, ne sont plus guidées par la peur du manque ou le devoir de performance, mais par la pure joie de la contribution.



Nous n'avons pas besoin de porter le poids du monde pour le transformer. Il nous suffit de poser des gestes ancrés, d'être de bons intendants des ressources qui nous sont données, et d'offrir nos talents au service du bien commun, dans la liberté, l'humilité et la gratitude.


Le chantier est vaste, mais lorsque le geste est ajusté, le travail devient une fête.




 
 
 

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